Une histoire familiale importante

Les premiers Schlumberger sont arrivés en Alsace en 1426. Nicolas s’installe à Guebwiller en 1810 avec la fabrique de machine textile, mais il sera surtout la première génération de vignerons. En effet, il fait l’acquisition de 20 hectares (ha) de vignes et pose ainsi les fondations du domaine familial qui perdure encore aujourd’hui.

En 1920 l’Alsace sort de la première guerre mondiale, de cinquante ans d’annexion allemande et de la crise du phylloxera. C’est là que Ernest Schlumberger (l’arrière grand-père de Séverine et Thomas) fait prendre un tournant décisif au domaine en effectuant un travail de replantation et d’agrandissement considérable (2500 parcelles et actes de ventes, qui étaient vouées à disparaitre). Certains esprits chagrins penseront certainement à mal, mais cette volonté était avant tout dictée par le choix de sauvegarder le patrimoine guebwillerois. Suite à ces achats, il entreprend la rénovation des murets existants et relance la mise en terrasse des parcelles (actuellement 50km de murs en pierre sèche).

Au décès de Ernest Schlumberger en 1954, son épouse Christine décide de mettre le domaine en gérance. Malheureusement ce gérant n’avait pas la possibilité d’engager de grandes choses, c’est là qu’a débuté une période de « végétation ».

En 1971 Eric Beydon-Schlumberger, le père de Séverine et Thomas, décide de revenir sur l’exploitation. Ce financier de métier aurait pu prendre la décision logique de tout vendre, mais il n’en fera rien. Il se prend de passion pour ce vignoble et s’investit pleinement à tout remonter ; il faut savoir que tout le domaine a été intégralement replanté à partir de là.

Suite au départ en retraite d’Eric en 2001, c’est l’arrivée de Séverine Schlumberger, ainsi qu’Alain Beydon-Schlumberger (le frère de Eric) qui pérennisent le domaine familial. C’est à cette époque que le domaine fait de gros investissements pour moderniser la cave. Séverine est arrivée en 2001 sur le domaine, elle nous parle de son parcours personnel et de l’avenir du Domaine Schlumberger.

En 2010 Thomas Schlumberger rejoint le domaine familial à la demande de son oncle Alain. Thomas est le jeune frère de Séverine (6 ans d’écart). Lorsqu’il arrive il a déjà un parcours conséquent et une solide expérience professionnelle… Thomas a fait ses études aux Etats-Unis, puis a travaillé dans la parfumerie dans le sud de la France et dans une société de transport à Strasbourg.

Le domaine aujourd’hui, c’est 130 ha d’un seul tenant dont 70 ha répartis sur quatre Grands Crus (Saering, Kitterle, Kessler et Spiegel) et sur une seule commune, ce qui en fait le plus grand domaine familial d’Alsace. Beaucoup penseraient que cela est un rêve absolu, mais Séverine admet que son rêve serait de n’exploiter que 60 ha, car beaucoup de choses ne sont pas faisables avec 130 ha… comme par exemple être en biodynamie, cela n’est pas tenable sur une telle surface.

Le prochain gros investissement sera la réalisation d’un tout nouveau caveau de vente pour l’accueil du public. La boutique ne permet pas au domaine de gagner des parts de marché et n’est plus du tout adaptée à l’accueil du public, alors que le domaine est très présent à l’export (avec 65%).

Le domaine est le premier employeur agricole d’Alsace, puisqu’il emploie 56 personnes équivalent temps plein, dont une quarantaine dans les vignes. En période de vendanges c’est 80 à 100 personnes supplémentaires qui se rajoutent.

Des terroirs incroyables

Le domaine n’est pas en position de monopole sur les terroirs qu’il exploite, mais presque, et cela lui a été préjudiciable par le passé en terme de notoriété. En effet, plus nombreux, la communication aurait été plus importante. La communication et la notoriété du Schlossberg est un très bon exemple, grâce à six ou sept grands domaines qui arrivent à faire des vins d’exceptions, vous arrivez mieux à faire monter la notoriété de ce terroir… une difficulté qu’il n’est pas possible de pallier lorsque vous êtes presque seul. Un handicap qui oblige le domaine à donner toujours le maximum (qualitativement) de ses terroirs.

En revanche il y a un avantage à une telle concentration, c’est qu’en un même lieu vous pouvez déguster trois Riesling, de trois terroirs différents et d’un même millésime et vous pourrez ainsi facilement vous rendre compte de la différence.

Séverine décrit souvent les quatre Grands Crus du domaine comme quatre enfants, ils sont nés dans la même famille mais avec quatre tempéraments et personnalités différentes. Le rôle du domaine est de respecter ces différences et de sublimer chaque terroir jusque dans le verre. Il y en a toujours un qui tarde à s’exprimer, c’est le Kitterlé et le Riesling en particulier. Par contre une fois qu’il s’exprime il surclasse tous les autres.

Il est des batailles qui sont presque une seconde nature chez Séverine, la mise en avant et la défense des Terroirs alsaciens lui est chevillée au corps, c’est certainement ce qui l’a poussé à rejoindre ACT et d’en devenir la présidente. La preuve en vidéo…

Kitterlé « souffrir pour survivre »

Lorsque les Grands Crus Kessler, Saering et Spiegel ont comme rendement 30/35 hl/ha, le Grand Cru Kitterlé arrive péniblement à 25 hl/ha (en 2010 11 hl/ha).

Rien n’est facilité à la vigne du Kitterlé, elle pousse sur un sol sablonneux et pauvre, donc la première chose que la vigne apprend c’est « souffrir pour survivre ». L’enherbement  de tous les rangs (pour stabiliser le sol) a pour conséquence pour la vigne de devoir s’enraciner très profondément (8 à 10 mètres). La conséquence est un terroir très marqué et un rendement certes faible, mais relativement constant.

Le Kitterlé a trois expositions : sud-ouest pour une bonne partie, la pointe est exposée plein sud et la dernière partie est sud-est. L’avantage c’est de pouvoir planter les cépages qui s’exprimeront au mieux suivant leurs différentes orientations.
Pour information la pente de la pointe du Kitterlé est équivalente à celle du Rangen.
Le Kitterlé a un autre point commun avec le Rangen, en plus du sable il y a aussi de la roche volcanique (identique au Rangen) et des galets de rivière issus des dépôts sédimentaires. Une chose qui se sait peu et qui ne se voit pas… il y a toujours un petit courant d’air dans le Kitterlé et cela participe beaucoup à la minéralité des vins.
Pour le Kitterlé et le Kessler le domaine a souscrit une charte locale, qui interdit entre autre la chaptalisation, réduit les rendements, etc…
Le Kitterlé fait partie du top dix des meilleurs terroirs alsaciens.

L’arrêté Royale… une catastrophe

Le domaine exploite 70% de ses parcelles en coteau et l’interdiction de l’épandage en hélicoptère des vignes est une catastrophe, car elle ruine dix ans de travail en culture biologique pour le domaine. Le paradoxe de cet arrêté c’est qu’aujourd’hui, sous prétexte de sauvegarde de l’environnement, le domaine serait dans l’obligation de revenir à une culture classique. Contrairement aux idées reçues, en hélicoptère vous pouvez faire des traitements biologiques. Aujourd’hui le travail doit être effectué avec la pompe à dos et avec 900 km de rangs de vignes cumulés (que vous multipliez par le nombre de traitements qu’il y a en une saison) c’est juste mission impossible !
Cet arrêté est arrivé 15-20 ans trop tôt. En effet le domaine avait mis en place un renouvellement progressif de ses parcelles qui permettait l’usage de chenillettes. Mais il est économiquement suicidaire d’arracher (du jour au lendemain) de la vigne en production pour finaliser ce renouvellement.
Il faut savoir qu’avant cette interdiction, le domaine travaillait environ 60 ha en culture biologique et 30 ha en biodynamie, « le bon sens paysan » selon Séverine.

30% minimum de Grands Crus dans Les Princes Abbés

Le blason du Domaine Viticole Schlumberger a presque un siècle, il est composé de deux écussons.
L’écusson de droite représente un E et un S entremêlé pour  Ernest Schlumberger.
L’écusson de gauche est découpé en trois parties, un bonnet albanais rouge et bleu qui est l’emblème de la ville de Guebwiller, les trois étoiles représentent le métier d’origine de la famille (en l’occurrence celui de tanneur) et un chien emblème de l’Abbaye de Murbach.
C’est en hommage aux pensionnaires de l’Abbaye de Murbach que dans la gamme des vins du Domaines Schlumberger il y a Les Princes Abbés. En effet ils furent les premiers à exploiter  le vignoble de Guebwiller et à le commercialiser hors de nos frontières et cela dès le XIIème siècle. Fort de ce succès et face au vol et à une certaine contrefaçon (eh oui déjà à l’époque), les abbés marquèrent les barriques (Ladtzettel) pour justifier l’origine.
Il faut savoir que toutes les vignes de Grands Crus du domaine attendent en moyenne 15 ans avant de pouvoir prétendre à être intégrées dans les cuvées Grands Crus. Entre 4 et 12 ans, l’intégralité des raisins de Grands Crus est incorporée dans Les Princes Abbés ; à partir de 12 ans ils sont vinifiés à part et le choix est fait d’intégrer le résultat en Grand Cru ou dans Les Princes Abbés.

La cave, un bel outil

Comme cela a été mentionné plus haut la cave à fait l’object d’investissements massifs à partir de 2001, car avant « elle n’était pas présentable ».

Le vendangeoir est moderne (2005) et permet le strict minimum de trituration. A cet effet le quai de chargement du raisin est à la même hauteur que les vendangeoirs, ce qui permet un vidage optimum par tapis. Pour les Pinots Noirs et Sélections de Grains Nobles  (SGN) le domaine dispose d’un pressoir vertical. Pour l’anecdote les SGN du domaine sont vendangées en seau, égrappées dans la parcelle pour ne récupérer que les raisins botrytisés (le reste étant sélectionné pour les Vendange Tardives), puis acheminées dans le pressoir en seau ; là commence un pressurage qui peut durer jusqu’à 24h. Ce travail impressionnant est fourni par une équipe d’une vingtaine de vendangeurs, pour un résultat d’environ 600 bouteilles (2009 et 2012).

La cave est impressionnante avec ses 120 foudres en bois, le domaine s’enorgueillit de faire la fermentation dans ses vieux foudres (parfois centenaires). Une fois cette étape achevée le vin reste 8 mois sur lies fines avant transfert en cuve inox pour être stabilisé. Aujourd’hui la cave est moderne, fonctionnelle, présentable et « elle facilite la vie ». Du point de vue de la vinification, les vins ont gagné en finesse et en élégance, cette nouvelle cave arrive vraiment mieux à sublimer les terroirs du domaine.

La visite de la cave se termine par le passage dans le dernier des grands travaux du domaine, c’est le bâtiment qui abrite toute la partie embouteillage et stockage. Avant la construction de ce bâtiment, le domaine louait de la surface pour stocker les vins en attente d’expédition et autant dire qu’avec une production moyenne de 650 000 bouteilles par an il en faut de la place.

Des vins de qualité

Le domaine vinifie environ à parts égales le Pinot-Blanc, le Pinot-Gris, le Riesling et le Gewurztraminer. Dans une moindre proportion arrive le Pinot-Noir (qui augmente) et pour moins de 10% le Sylvaner et le Muscat.
Le Pinot-Noir est le cheval de bataille du moment pour le domaine, un travail de fond a été entrepris pour sortir un vin d’exception. Séverine nous en parle…

Les Rieslings du domaine sont secs, droits, fins et élégants.
Les Pinot Gris sont intenses et complexes, avec une palette d’arômes très large et un nez complexe.
Par contre si vous aimez les Gewurztraminers secs, passez votre chemin le domaine ne sait pas faire, la cause… le terroir tout simplement. Par contre si vous appréciez les Gewurztraminers riches et floraux, en somme assez typique de ce qu’on peut attendre d’un Gewurztraminer alsacien, allez y.
Aujourd’hui le Domaine Schlumberger est reconnu pour ses vins ; lorsque vous achetez un vin du domaine vous avez une garantie de qualité. C’est une évidence qui n’a pas toujours été aussi simple. Très longtemps la marque « Schlumberger » a desservie le domaine. Auprès du grand public le domaine avait une connotation industrielle (patrimoine familial oblige), l’intelligence des anciens aura été de répondre sur la durée en faisant son petit bonhomme de chemin et aujourd’hui le résultat est là.

Séverine est une passionnée (elle ne s’en cache pas) et elle peut acter le moment où cela est arrivé, c’est rare… elle nous en parle.

Séverine est la digne héritière d’une famille qui avait très tôt un état d’esprit bien tranché. Elle pérennise cet esprit en cherchant à sauvegarder, promouvoir et conserver le patrimoine, la culture locale et familiale envers et contre tout… BRAVO.