L’homme… meilleur compagnon du cheval ?

Compagnon de travail incontournable des vignerons au début du 20ème siècle, le cheval de trait voit son utilité décliner avec l’arrivée de la mécanisation, mais après un demi-siècle de quasi disparition le cheval revient en force ; ne manquant pas d’arguments, il compte bien imposer ses qualités pour le travail des vignes.

Le cheval et l’homme, une vieille histoire certes… trop souvent nous oublions que le cheval est resté longtemps l’apanage des nobles. Le cheval n’arrive dans les champs, remplaçant progressivement ânes et bœufs, qu’au milieu du 18ème siècle. Mais dans son immense majorité le cheval sera massivement dévolu à l’industrie et au transport, deux pans de l’économie qu’il participe à développer et à moderniser pour, au final, mieux se passer de son aide.

La période de la révolution industrielle connait toutefois un paradoxe, d’un côté le cheval disparait progressivement et de l’autre il devient un acteur majeur de la modernisation agricole en apportant sa force de traction… c’est l’âge d’or des chevaux de trait, percherons et boulonnais en tête.

Le cheval n’échappe pas aux deux conflits mondiaux où il servira massivement dans l’industrie et dans l’armée comme bêtes de somme et de nourriture. Au sortir de la 2ème guerre mondiale, les chevaux de trait ont été essentiellement destinés à la filière viande, cette « disgrâce » a paradoxalement contribué à sauver de l’extinction certaines races de chevaux de trait.

Au cours du 20ème siècle le statut du cheval a considérablement évolué, passant d’un animal de travail ou de boucherie à un animal domestique, de sport, de loisirs et pour finir médiateur social, voire thérapeutique. Depuis la fin des années 80, le cheval de trait connait un regain d’intérêt, offrant aux vignerons et collectivités une alternative écologique aux machines pour des travaux de plein air.

Traction animale… toute une éducation

Avant que le cheval soit opérationnel pour les travaux de la vigne, il y a plusieurs phases. En premier on débourre le cheval, c’est à dire qu’on l’habitue à l’homme, au bruit et au matériel (le collier par exemple). À trois ans le cheval peut être comparé à un adolescent, il devient réceptif aux instructions mais reste joueur, il peut tirer les premières charges, comme des pneus, c’est la formation. La présence d’un cheval plus âgé et calme permet au jeune de se poser car l’apprentissage passe aussi par le mimétisme.

Une fois que le cheval est prêt, il faut qu’une relation se créée entre lui et son maître. L’homme doit montrer au cheval qui est le chef car celui-ci le testera. L’homme doit également comprendre et se faire comprendre du cheval car le cheval ne veut que brouter (un cheval mange 16 heures par jour) c’est l’homme qui veut quelque chose du cheval.

Il faut choisir son cheval en fonction de la taille du propriétaire pour une question de pratique lors du harnachement, la race puissante ou nerveuse, l’état « civil », un hongre (cheval castré) plus calme ou une jument plus posée, sauf lors des chaleurs, ou encore un étalon, le plus compliqué pour une question d’hormones. Après il faut choisir les outils et savoir les travaux que l’on veut faire car on peut en effectuer divers : coucher l’herbe, décavaillonner, passer la charrue à disques, buter, sortir le bois d’hiver, griffer le sol, passer la poudreuse ou le pulvérisateur. Actuellement on compte sur les doigts d’une main les fabricants d’outils pour la traction animale, la grande majorité des outils utilisés sont de la récupération d’outils anciens ou de l’adaptation d’outils issus de la mécanisation.

Une pratique rentable ?

La traction animale et la rentabilité, voilà bien une question qui déchaine les passions. Par contre, il y a des clichés qui ne changent pas sur la traction animale, lorsque vous êtes un petit producteur on vous taxera au mieux de rêveur et si vous êtes un gros faiseur là on vous accusera de ne faire cela qu’à des fins de communication.

Alors disons les choses simplement et sans détours, dans le vignoble il existe schématiquement deux possibilités :

  • Vous exploitez des vignes en plaine, le revenu à l’hectare n’est pas élevé, votre pratique culturale conventionnelle, raisonnée et/ou HVE, la valorisation de la bouteille n’est pas bonne, etc… la traction animale n’est pas économiquement viable.
  • Vous exploitez des vignes en coteaux, le revenu à l’hectare est bon, votre pratique culturale est en bio ou en biodynamie, la valorisation de la bouteille est bonne, etc… la traction animale est économiquement viable.

Aujourd’hui la traction animale est essentiellement présente dans trois secteurs agricoles, le débardage, la viticulture et le maraîchage. Selon la taille de la structure, la rentabilité de la traction animale peut être cohérente grâce à deux points facilement compréhensibles… l’investissement initial (cheval, outils, etc…) et l’entretien. Seul vrai bémol, la productivité… En effet un tracteur ne rechignera que très rarement à aller travailler et sa durée de travail est souvent en adéquation avec l’état de forme de son conducteur. Par contre un cheval peut ne pas vouloir travailler et le temps de travail dépendra de lui seul.

En Alsace, la traction animale est majoritairement opérée par des prestataires de service. Il y a évidemment des chevaux de trait à demeure sur certains domaines, mais souvent la traction animale est utilisée en complément du tracteur ou du chenillard… à quelques exceptions, comme le domaine tenu par Hubert & Heidi Hausherr à Eguisheim et la grange de l’oncle Charles à Ostheim qui travaillent intégralement au cheval.

Cheval et homme, toute une symbiose ?

L’éducation ne fait pas tout, il faut trouver un équilibre dans le couple, rester calme car le cheval ressent l’état d’esprit du chef, respecter le rythme du cheval, en principe il peut travailler 3 heures d’affilée avec des petites pauses et une grande pause d’une heure à midi. Le temps de travail varie en fonction de la nature du sol et du travail demandé. Avec l’âge le cheval apprend à gérer l’effort comme un sportif, il connaît les parcelles, sait où tourner, connaît les chemins et sait d’avance les difficultés à venir, il a des habitudes et n’aime pas en changer.

Mais ne vous y trompez pas, le meneur travaille aussi ; certes il dirige essentiellement son cheval à la voix mais il doit maintenir l’outil, rester concentré pour bien faire certains travaux proches des ceps et marcher parfois sur les sols travaillés. Il arrive que des jeunes plants soient arrachés mais ce n’est pas la faute du cheval.

Traction animale… pourquoi pas ?

Certes le rapport homme-cheval s’est indéniablement sentimentalisé ces dernières années, mais il est tout aussi évident que le cheval de trait est devenu un partenaire dans l’économie. On ne compte plus les initiatives au sein des collectivités qui voient en lui une alternative écologique et conviviale aux moteurs thermiques pour des travaux de débardage, d’entretien des espaces verts, de collecte des déchets, le transport scolaire, etc… Il y a aussi le travail agricole, qui est de loin l’usage le plus connu et le plus visible, mais n’oublions pas les niches qui ne cessent de prendre de l’ampleur avec, entre autres, le tourisme rural et le halage.

Mais au-delà de l’aspect économique il y a surtout une prise de conscience des changements climatiques, auxquels vous ajoutez un profond rejet des dérives de l’agriculture intensive, un changement des mentalités et vous obtenez le sentiment de revenir à la nature ou, plus pragmatique, le retour au bon sens paysan. C’est dans ce contexte que dans le vignoble français le cheval fait un retour remarqué, on pense naturellement au respect de l’environnement et c’est vrai mais pas que… les chevaux c’est zéro émission de carbone, le désherbage à cheval c’est sans produit chimique, le cheval rend l’accès possible là où le tracteur ne passe pas et est-il encore nécessaire de rappeler le respect du sol, ce qui favorise la production et l’environnement.

Aujourd’hui le cheval c’est neuf mois de travail dans l’année, il fait tout (labourage, buttage, débuttage, décavaillonnage, sarclage, vendanges, etc…) avec en prime zéro pollution visuelle et sonore. Certes la traction animale est un travail physique et pas que pour le cheval, fini son derrière gentiment posé sur un siège, là il faut l’accompagner et c’est le duo homme-cheval qui donnera la précision du travail… on peut même parler orfèvrerie, puisque chaque cep est individualisé.

Enfin nous ne pouvions pas ne pas aborder ce qui ne se quantifie pas… le ressenti et l’affect. Le travail avec un cheval modifie le rapport au travail et au temps, la relation qui s’instaure entre le cheval et l’homme devient si forte que le cheval devient avant tout un compagnon de labeur et plus un outil.

Comme évoqué le rapport homme-cheval change et aujourd’hui le cheval bénéficie d’un capital sympathie qui favorise une bonne image, indéniablement c’est devenu un vecteur de communication qui valorise les productions, mais avant tout le cheval est un compagnon et un collègue. Preuve de ce changement profond, aujourd’hui les chevaux âgés vivent une retraite paisible et ne sont plus envoyés à l’abattoir.

Un grand merci à Malik Oudni de Prest’à Cheval (Colmar), Hubert Hausherr du domaine éponyme (Eguisheim) et Pierre Eiche (Ammerschwihr) pour votre accueil et votre temps.