À Katzenthal, le vignoble épouse les courbes granitiques des collines, protégé des vents, baigné d’une lumière sèche qui favorise des maturités pleines. Cela fait près de dix ans que je suis l’évolution du Domaine Vincent Spannagel. À chaque visite, une continuité. Mais cette année, quelque chose frappe immédiatement : les étiquettes ont changé.
Derrière ce virage esthétique, il ne s’agit pas d’un simple lifting graphique. C’est l’expression d’un domaine en mouvement, lucide sur son époque, fidèle à ses racines et résolument tourné vers l’avenir.
Une histoire de famille, une culture du terroir
Le domaine voit officiellement le jour en 1959, lorsque le grand-père de Patrice Spannagel se lance véritablement dans la mise en bouteille, dans l’Alsace de l’après-guerre. De 4 hectares à l’origine, l’exploitation s’étend aujourd’hui sur près de 12 hectares répartis en 55 parcelles.
Ici, on vinifie par terroir. C’est un choix fort, presque militant, pour une structure de cette taille. Chaque année, 25 à 27 cuvées différentes voient le jour. « Même si ce sont des quantités minimes, c’est important. En plus de la patte du vigneron, il y a la patte du sol. »
Les vins sont élevés pour moitié en foudres traditionnels, pour moitié en cuves inox. Non pas par dogme, mais par adaptation. Le contenant se choisit en fonction du vin, du millésime, de l’expression recherchée.
Depuis 2009, date de son installation, Patrice a profondément ancré le domaine dans une viticulture responsable. Certifié Haute Valeur Environnementale, le travail en protection biologique est une réalité depuis bien plus longtemps. La certification n’a été qu’une formalisation d’une pratique déjà installée.
Trois mots : terroir, émotion, partage
Quand je lui demande de résumer l’esprit du domaine en trois mots, il répond sans hésiter : Terroir. Émotion. Partage.
Le vin doit redevenir un vecteur de moments, un lien entre les gens. « Quand le client ouvre la bouteille, il doit ressentir ce qu’on a vécu. » Cette dimension humaine se retrouve dans sa manière de parler de ses vins. Patrice est un vigneron profondément attaché à son sol, mais aussi un vinificateur précis et exigeant. La dégustation du millésime 2025 encore en foudre en témoigne : tension, pureté, profondeur. Un millésime qui promet d’être d’un très haut niveau qualitatif.
Il le dit lui-même : l’étiquette oblige à faire des bons produits. Si un vin de terroir ne lui convient pas, il préfère faire l’impasse plutôt que de compromettre l’image du domaine.
La Syrah : audace et lucidité climatique
Autre évolution majeure : une première cuvée issue d’une parcelle de Syrah.
L’idée est née du constat du réchauffement climatique et des capacités du terroir de Katzenthal : granit désagrégé, argile, superbe exposition, faible vent. Objectif : une cuvée haut de gamme, maîtrisée en rendement, vendangée à maturité optimale autour de 13,5-14° potentiels. La première micro-récolte 2025 donne à peine 100 litres. Mais quelle promesse. À la dégustation, la matière est précise, profonde, élégante.
Une Syrah alsacienne qui ne cherche pas à imiter, mais à exprimer son propre lieu. Une cuvée tout simplement exceptionnelle.
Changer d’étiquette pour mieux affirmer son identité
Le déclencheur du changement visuel est presque technique : l’intégration obligatoire du QR code des valeurs nutritionnelles. Patrice refuse de surcharger ses anciennes étiquettes. Plutôt que d’ajouter, il choisit de repenser entièrement l’identité visuelle. Résultat :
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Des visuels plus épurés et plus lisibles
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Une hiérarchisation claire des gammes
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Un positionnement plus affirmé
Les étiquettes blanches incarnent la gourmandise et l’expression variétale. Les noires signalent les cuvées de terroir, plus profondes, plus structurées. En salon comme en grande distribution, le constat est sans appel : la nouvelle identité attire immédiatement l’œil.
L’étiquette influence-t-elle le vin ?
La réponse est claire : « L’étiquette oblige à faire des bons produits. »
Le visuel noir des grands vins traduit réellement la profondeur du contenu. Ce n’est pas une promesse marketing vide : c’est un engagement qualitatif.
Diversifier pour durer
Face aux incertitudes climatiques et économiques, Patrice évoque la nécessité de repenser l’avenir. Cette année, cent oliviers seront plantés. Un pari assumé. Une diversification réfléchie.
Dans dix ans, il imagine le domaine à taille constante, toujours autour de 10-12 hectares, fidèle à sa philosophie.
Un vigneron profondément humain
Au-delà des chiffres et des stratégies, c’est l’homme qui marque. Un vigneron humain, réfléchi, sincère.
Un homme qui doute, qui analyse, qui anticipe, mais qui reste profondément ancré dans son terroir. Un vivificateur hors pair, capable de tirer de ses foudres des vins vibrants, précis, habités.
Au moment de conclure, il résume l’esprit du domaine en une phrase : « La passion pour la création de vingt personnalités. » Vingt personnalités, comme autant de parcelles, de terroirs, de sensibilités. À Katzenthal, le renouveau ne renie rien. Il affirme. Il clarifie. Il élève. Et à la dégustation du 2025 encore en élevage, comme face à cette première Syrah audacieuse, une conviction s’impose :
l’identité visuelle n’est que le reflet d’une exigence plus profonde — celle de faire des vins sincères, précis et profondément vivants.





