Le 19 janvier, les Grandes Maisons d’Alsace (GMA) ont organisé la troisième édition de leurs vœux à la presse, un rendez-vous désormais installé comme un temps d’échange privilégié entre la filière et les médias. Accueillie par la Maison Dopff au Moulin, à Riquewihr, cette rencontre a permis de dresser un état des lieux sans concession de la conjoncture viticole, tout en affirmant une conviction forte : malgré les tensions actuelles, l’Alsace viticole dispose encore de solides leviers pour construire son avenir.
Un rendez-vous désormais inscrit dans le paysage viticole alsacien
Créée il y a trois ans, cette rencontre annuelle des vœux à la presse n’a rien d’un simple exercice de communication. Elle se veut avant tout un moment d’échange ouvert, de dialogue et de pédagogie, à destination de la presse spécialisée comme généraliste.
“C’est important pour nous d’expliquer ce que nous faisons, ce que nous vivons et ce que nous portons pour la filière“, souligne Thomas Boeckel, président des Grandes Maisons d’Alsace. “Trop souvent, la viticulture alsacienne reste dans l’ombre. Or, parler du vin, surtout en ce moment, est essentiel“.
Autour de la table figuraient plusieurs figures clés du syndicat : Thomas Boeckel (président), Jacques Cattin (vice-président), Jean-Baptiste Adam (trésorier), Étienne-Arnaud Dopff, membre des GMA et hôte de la rencontre, ainsi que Marie-Paule Gilardoni, directrice des Grandes Maisons d’Alsace.
Les Grandes Maisons d’Alsace, un pilier historique du vignoble
Les GMA forment un syndicat de défense qui existe depuis plus de 115 ans. Il regroupe aujourd’hui 32 entreprises, certaines fondées il y a plus d’un siècle, voire davantage. Ensemble, elles représentent 35 à 40 % des volumes de vins d’Alsace commercialisés, et environ 35 % des ventes à l’export.
Un poids économique considérable, mais aussi un rôle structurel unique.
“Nous ne sommes pas de simples négociants“, insiste Thomas Boeckel. “Les membres des Grandes Maisons d’Alsace sont aussi des viticulteurs, propriétaires de vignes, profondément ancrés dans le territoire“.
Cette double identité permet aux GMA de jouer un rôle de trait d’union entre production, transformation et commercialisation, tout en restant étroitement connectées aux réalités du terrain.
Une conjoncture tendue, mais une vision lucide
Sans minimiser les difficultés, les responsables des GMA ont tenu à poser un diagnostic mesuré. La filière viticole traverse une période de mutation profonde, marquée par :
- l’évolution des modes de consommation,
- la baisse globale des volumes,
- des tensions géopolitiques affectant l’export,
- un contexte réglementaire de plus en plus exigeant.
“Oui, le contexte est compliqué, et parfois anxiogène“, reconnaît Jean-Baptiste Adam. “Mais il ne faut pas céder à un discours uniquement pessimiste“.
Comparée à d’autres régions françaises, l’Alsace résiste relativement bien. Les vins blancs et les crémants, qui constituent le cœur de son identité, bénéficient encore d’une image positive, notamment en matière de rapport qualité-prix, régulièrement saluée par la presse nationale.
Transmission et restructuration : une vague bien réelle
L’un des sujets majeurs de cette rencontre concerne la vague de départs à la retraite qui touche le monde viticole. Dans les années à venir, une part importante des vignerons alsaciens cessera son activité, parfois sans repreneur.
“Il y a clairement une génération qui arrive à l’âge de la retraite“, explique Jean-Baptiste Adam. “Dans certains cas, les enfants ne souhaitent pas reprendre une activité devenue très complexe et trop exigeante“.
La complexification du métier (normes environnementales, certifications, gestion administrative, commercialisation) rend aujourd’hui difficile le fait d’être performant sur tous les fronts, notamment pour les petites structures.
Dans ce contexte, les Grandes Maisons d’Alsace assument un rôle de partenaire et de solution.
“Acheter du raisin, porter le stock, assurer la commercialisation, c’est notre métier“, rappelle Jacques Cattin. ‹“Nous pouvons accompagner des familles viticoles qui ne sont plus en capacité d’assumer seules l’ensemble de la chaîne“.
Porteurs de stock et investisseurs de long terme
Un point essentiel a été largement développé : le rôle des GMA en tant que porteurs de stock. Contrairement à d’autres modèles, les Grandes Maisons achètent les raisins, financent la vinification et assument le vieillissement des vins et des crémants sur plusieurs années.
Un engagement financier lourd, qui nécessite :
- des financements bancaires,
- une trésorerie solide,
- une vision à long terme.
“On finance le stock, on le paie, on l’immobilise“, souligne Jacques Cattin. “C’est un élément clé pour comprendre notre modèle économique“.
Malgré la conjoncture, les investissements se poursuivent. Plusieurs maisons ont engagé plusieurs millions d’euros ces dernières années, notamment dans :
- l’extension des capacités de stockage,
- la robotisation du conditionnement,
- la transition énergétique (isolation, panneaux solaires),
- la modernisation des outils de travail.
“Si nous investissons aujourd’hui, c’est que nous croyons à l’avenir“, résume Étienne-Arnaud Dopff.
Export : des marchés chahutés, mais une expertise reconnue
Historiquement tournées vers l’international, les Grandes Maisons d’Alsace réalisent environ 35 à 40 % de leurs ventes à l’export. Une force, mais aussi une exposition aux aléas géopolitiques.
Les États-Unis, premier marché pour plusieurs maisons, connaissent actuellement un net ralentissement, avec des baisses pouvant atteindre –40 % chez certains importateurs.
“Le marché américain est devenu extrêmement instable“, témoigne Jean-Baptiste Adam. “Des projets prêts à être lancés ont été suspendus du jour au lendemain“ confirme Étienne-Arnaud Dopff.
Crémant d’Alsace : leader, mais à valoriser davantage
Avec 42 millions de bouteilles produites, le Crémant d’Alsace demeure le premier crémant de France. Après quarante ans de croissance continue, le marché marque aujourd’hui une légère inflexion.
Un signal jugé sain par les GMA. “Le marché arrive à maturité“, analyse Jean-Baptiste Adam. “L’enjeu n’est plus d’augmenter les volumes à tout prix, mais de mieux valoriser“.
Parmi les pistes évoquées :
- une segmentation plus lisible de l’offre,
- le développement de crémants de lieux,
- des élevages plus longs sur lattes,
- une mise en avant renforcée de l’origine Alsace.
“Si le Crémant d’Alsace fonctionne bien sans être le moins cher, c’est que la qualité est reconnue“, rappelle Étienne-Arnaud Dopff.
Cépages identitaires : défendre le temps long
La question des cépages emblématiques, notamment le Gewurztraminer, a également occupé une place importante dans les échanges. Pour les GMA, il s’agit d’un patrimoine à préserver, et non d’une variable d’ajustement à court terme.
“Le Gewurztraminer est un cépage unique, immédiatement identifiable comme alsacien“, plaide Thomas Boeckel. “Il faut le repositionner sur les grands terroirs, pas l’abandonner“.
Les responsables appellent à une approche plus mesurée, rappelant que la viticulture s’inscrit dans un temps long, parfois sur plusieurs décennies.
Une filière sous tension, mais debout
Au terme de cette troisième édition des vœux à la presse, un message clair s’impose : les Grandes Maisons d’Alsace refusent le fatalisme. Lucides sur les difficultés, elles revendiquent leur rôle d’acteur structurant, capable d’investir, d’innover et d’accompagner la filière.
“Nous avons traversé des guerres, des crises, des modes“, conclut Thomas Boeckel. “Nous sommes toujours là. Et nous avons bien l’intention de continuer“.
Dans un paysage viticole en pleine recomposition, l’Alsace n’est peut-être plus dans l’euphorie, mais elle avance, portée par des acteurs qui croient encore profondément à la valeur du temps, du terroir et du collectif.



